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Espagne: Expulsée de chez elle à 87 ans, Maricarmen est devenue le visage de la crise du logement en Espagne

2026-09-25 05:47:35 - « Maricarmen, vous n’êtes pas seule ! » Derrière le cordon de police, mercredi 23 septembre au matin, des milliers de soutiens scandent son prénom. Sur une civière, la Madrilène de 87 ans est transportée jusqu’à une ambulance. Elle vient d’être expulsée de l’appartement où elle vivait depuis plus de soixante-dix ans, après de violents affrontements dans le quartier du Retiro à Madrid. Devant son immeuble, les policiers ont dispersé de force les militants venus pacifiquement pour empêcher son départ. 

L’histoire de Maricarmen Abascal a indigné jusqu’à New York. « C’est une tragédie sociale que nous ne pouvons pas accepter », a déclaré le jour de l’expulsion, le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, lors d’une conférence de presse en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Son expulsion de force, et sa lutte en vain face aux promoteurs immobiliers, illustre le triste visage de la crise du logement qui frappe durement l’Espagne : à Madrid, Barcelone, Valence ou Malaga, les loyers ont déjà doublé en dix ans, relevait « le Monde » en avril 2025.
 
Même payer ne suffit plus
 
Le père de Maricarmen avait signé le bail de son logement en 1956. À sa mort, le contrat était passé à sa mère. A son décès en 2005, c’est Maricarmen Abascal qui récupère le contrat. Dans cet appartement du Retiro, la retraitée a conservé les meubles de ses parents, des photographies, des porcelaines. « Mes parents sont morts dans cette maison et c’est ce qui devait m’arriver à moi », confie-t-elle à « El País ».
 
C’est en 2018, à la vente de son immeuble que s’ouvre une bataille de huit ans contre un nouveau propriétaire, déterminé à la faire partir. L’appartement passe aux mains de la société immobilière Urbagestión, qui conteste son droit à conserver le bail ancien. Selon le Syndicat des locataires de Madrid, le propriétaire estime que la transmission du contrat à Maricarmen aurait dû prendre fin en 2007. Après plusieurs années de procédure, en mars 2024 le Tribunal suprême finit par donner raison à l’entreprise.
 
Maricarmen, dont le handicap est aujourd’hui reconnu à 50 % et qui se déplace en fauteuil roulant, continuait de payer ses 500 euros de loyer. Malgré cela, elle se voit automatiquement infliger augmentation de loyer de plus de 275 %, son nouveau propiétaire-bailleur le portant à 2 650 euros. Une somme bien supérieure à sa pension de retraite d’environ 1 300 euros. « On ne peut pas faire vivre une personne pendant sept ans sous la menace d’une machette », dénonçait-elle la veille de son expulsion auprès de la télévision publique espagnole RTVE.
 
Plusieurs solutions pour lui permettre de rester ont pourtant été soumises au bailleur. Une écrivaine anonyme a par exemple proposé de compléter son loyer jusqu’à la fin de sa vie, ce que le propriétaire immobilier a refusé. Le pianiste britanno-espagnol James Rhodes a raconté à RTVE avoir lui aussi proposé de payer le loyer, et même d’acheter l’appartement. Le ministère du Logement, qui a même tenté d’acquérir l’appartement, a également assuré qu’Urbagestión n’avait répondu à aucune de ses propositions.
 
Partir en une heure
 
Pour empêcher cette quatrième tentative d’expulsion, une centaine de personnes ont passé la nuit du mardi 22 au mercredi 23 septembre dans les escaliers de l’immeuble. Dans la rue, voisins et militants se sont mobilisés, rejoints notamment par les acteurs Carlos Bardem et Juan Diego Botto.
 
Mercredi au matin, les négociations ont finalement échoué. Les représentantes du syndicat ont bien demandé dix jours de plus pour lui permettre de récupérer ses affaires mais une seule heure lui est accordée.
 
Vers 10h45, une cinquantaine de policiers antiémeute commencent alors à évacuer les soutiens qui bloquent l’accès à l’immeuble. Les agents en forcent ensuite l’entrée, puis utilisent du gaz au poivre dans les escaliers. Ils emportent les militants un à un, par les mains et les pieds, jusqu’à dégager le passage vers l’appartement de Maricarmen.
 
Son cousin Vicente rassemble ce qu’il peut dans un sac : quelques vêtements, ses médicaments, des produits de toilette et des photographies de famille. À 12h59, c’est donc sur une civière que Maricarmen quitte l’immeuble où elle vivait depuis 1955.
 
Dix mille personnes, une même colère
 
Le soir même de l’expulsion touchées par ce récit, plus de 10 000 personnes ont manifesté dans Madrid mais aussi sous les fenêtres du logement associé à Isabel Díaz Ayuso, la présidente conservatrice de la région. Des rassemblements ont également eu lieu à Barcelone et à Oviedo.
 
Pedro Sánchez, a lui-même, mis en cause les autorités régionales madrilènes, dirigées par la droite, et promet un nouveau texte sur le logement. Isabel Díaz Ayuso, quant à elle, se dédouane et réplique qu’il s’agit d’une « décision de justice » et accuse le gouvernement central de « n’avoir rien fait en huit ans ». L’expulsion suscite aussi la colère d’Amnesty International Espagne. L’ONG dénonce une « violation des droits humains ».
 
Ce jeudi matin, Maricarmen était toujours hospitalisée au Gregorio Marañón, éprouvée par l’expulsion. La mairie de Madrid lui a proposé une place d’urgence gratuite en résidence, qu’elle a refusée, souhaitant rester auprès de ses proches à sa sortie à Ségovie.
 
Selon son avocate, Beatriz Duro, le changement de région entre ses deux villes même proches, l’obligerait à entreprendre de nouvelles démarches pour retrouver un accompagnement. À deux mois de ses 88 ans, Maricarmen ignore encore quand elle pourra récupérer toutes ses affaires.
 
Article de Timothée Maubon - Le Nouvel Obs / Photo: AFP
 

: Afrique Monde