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« Il va falloir tenir » : en Nouvelle-Calédonie, le monde économique pris au piège des incertitudes politiques

2026-05-22 01:11:58 - Chez les entrepreneurs calédoniens, l’espoir suscité par l’accord de Bougival, signé en juillet 2025, s’était lentement dissipé ces derniers mois, au gré des divisions politiques que le compromis entretenait. Il s’est définitivement éteint, le 2 avril, avec le rejet par les députés de la réforme constitutionnelle supposée le mettre en œuvre, épilogue prévisible d’un texte longtemps contesté. Désormais, «il va falloir tenir», constate froidement le patron d’Immosud, une agence immobilière basée à Nouméa, Jean-Marc Saturnin. 

L’entrepreneur en est conscient : la convocation en urgence des élections provinciales le 28 juin, annoncée par Sébastien Lecornu, va mettre un coup d’arrêt aux négociations sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. Si toutes les formations politiques locales se sont engagées à reprendre les discussions au lendemain du scrutin, dont découle la composition du congrès et du gouvernement, «on est désormais trop proches des élections présidentielles, rien ne bougera d’ici mi-2027», affirme Jean-Marc Saturnin. Une analyse partagée par la plupart des responsables économiques de l’archipel, mais également par la classe politique elle-même. «Toute perspective d’accord constitutionnalisé est repoussée à fin 2027», avait estimé, dès le rejet de la réforme à l’Assemblée, le sénateur calédonien LR, Georges Naturel.
 
«Hémorragie démographique»
 
Deux ans après les émeutes qui ont fait 15 morts et plus de 2 milliards d’euros de dégâts, ce nouveau sursis éloigne brutalement la perspective d’une relance économique de l’archipel, fortement dépendante de la stabilité institutionnelle du territoire. Les braises de l’insurrection sont toujours chaudes et les tensions politiques, ranimées par le débat autour de l’ouverture partielle du corps électoral, continuent de consumer l’économie du Caillou. «C’est encore très dur», confirme Jean-Marc Saturnin.
 
Complètement paralysé en 2024, où presque aucune transaction n’a été réalisée durant plusieurs mois, le marché de l’immobilier ne s’est jamais vraiment relevé. En 2025, «on était à 226 millions d’euros de transactions», très loin des 840 millions atteints en 2023, selon les données de l’Institut de la statistique et des études économiques (ISEE). «72 % en moins, c’est terrible», déplore le chef d’entreprise, président depuis février de la Confédération des professionnels de l’immobilier, qui regroupe une grande partie des agences de la place. Au premier trimestre 2026, 75 millions d’euros de transactions ont été enregistrées, laissant présager «une légère reprise»,
 
toutefois «très en-deçà» de l’objectif de réaliser la moitié de l’activité de 2023, sur lequel misaient les professionnels du secteur.
«Ce qui nous pose vraiment problème, c’est l’hémorragie démographique», pointe l’agent immobilier. Selon les chiffres du dernier recensement, la Nouvelle-Calédonie a perdu 6 800 habitants entre 2019 et 2025, pour s’établir à 264 500 résidents. Si le poids des émeutes dans cette tendance de fond demeure difficile à mesurer, «ça s’est vraiment accéléré» depuis mai 2024, estime Jean-Marc Saturnin.
 
12 500 salariés en moins
 
Face à un horizon institutionnel bouché, les entreprises s’en remettent à leur capacité d’adaptation. Mais les indicateurs continuent de se dégrader. «On est dans un degré d’urgence absolue», a alerté Stéphane Yoteau, vice-président de la Chambre d’industrie et de commerce, lors d’une rencontre avec des chefs d’entreprise, début mai. Le nombre d’emplois détruits continue de progresser. La Nouvelle-Calédonie compte désormais 12 500 salariés de moins qu’en 2024, selon l’ISEE, avec un effet direct sur le pouvoir d’achat des ménages, dans un territoire où le coût de la vie est 31 % plus élevé que dans l’Hexagone. La fin progressive des dispositifs de chômage partiel notamment, mis en place durant la crise, a accentué les situations de précarité.
 
En réponse, l’Etat poursuit la perfusion d’argent public, dans un territoire qui n’est jamais parvenu à s’émanciper financièrement. Un «pacte de refondation économique», rendu public fin 2025, prévoit 2 milliards d’euros investis sur cinq ans dans les secteurs stratégiques de l’archipel (tourisme, nickel, jeunesse…) et un soutien des finances publiques. Mais là encore, son élaboration, basée sur la concertation des forces économiques et politiques, tourne au ralenti depuis l’échec de Bougival.
 
Exaspérées par ces atermoiements, les organisations patronales ont pris les devants et dévoilé cinq «mesures d’urgence», censées offrir un second souffle aux entreprises calédoniennes. Ce «moratoire social et fiscal», présenté aux institutions locales et à l’Etat, se résume à un allégement des cotisations et un prolongement des dispositifs d’aide à l’emploi. La Fédé, syndicat de salariés classé à gauche, s’est alarmée de l’absence de garantie «en matière d’emploi, de salaires ou de maintien des droits sociaux» et d’un effet délétère sur le «financement des services publics, directement utiles aux populations et aux travailleurs».
 
Article de Baptiste Gouret-Liberation / Photo:SEBASTIEN BOZON

: Afrique Monde