2026-04-25 08:03:38 - discriminations - Le monde du travail n’échappe au racisme et ses impacts sur la santé restent tabous. Une association veut libérer la parole sur ce sujet lors d’une journée de réflexion le 25 avril à Paris.
L’entrée dans le monde du travail fut violente pour Assa*. Un peu avant ses 20 ans à la fin des années 1990, elle s’inscrit dans une agence d’intérim à Paris pour travailler en parallèle de ses études de CAP vente. Elle s’étonne du peu de missions qu’on lui propose, davantage pour de la plonge et pas pour le service en salles. Elle découvrira ensuite qu’elle a fait partie des intérimaires fichés PR4 (pour les personnes de couleur) par l’agence d’Adecco à Montparnasse, spécialisée dans la restauration.
« A l’époque quand je l’ai appris, ça m’a fait un choc, ça m’a fait mal, raconte Assa, âgée de 45 ans aujourd’hui. Je suis française, je suis née ici et on a été mis à l’écart parce qu’on est noir de peau. » En mars 2024, l’entreprise a été condamnée par le tribunal correctionnel de Paris pour discrimination à l’embauche et fichage à caractère racial entre 1997 et 2001 de 500 intérimaires, en majorité noirs. Pour Assa, le traumatisme reste vivace. Ce 25 avril, l’institut d’études et d’actions citoyennes (IEAC) organise une journée de réflexion sur les impacts sur la santé des discriminations raciales au travail.
Une question invisibilisée dans le monde du travail
Le chantier est immense pour la jeune association tant le racisme est un sujet invisibilisé dans le monde du travail. « La question du racisme est encore plus taboue que celle du sexisme, souligne Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre et présidente de l’IEAC. Dans la République française, on nous raconte que le racisme n’existe pas, malgré tous les rapports. » D’après une enquête de l’Insee en 2024, pour une personne sur deux, le motif de discrimination est lié à ses origines. Et pour 56 % d’entre elles, les discriminations liées à l’origine, la couleur de peau ou la religion ont eu un impact psychologique important ou très important.
« Les manifestations psychiques secondaires aux attaques racistes sont de l’ordre des conséquences du traumatisme », rappelle Fatma Bouvet de la Maisonneuve. Faisant le parallèle avec les traumas post-agressions sexistes, elle décrit des tableaux de dépression, d’anxiété, d’insomnie, d’hypervigilance, de méfiance, d’isolement, d’idées suicidaires, parfois de passage à l’acte suicidaire, ou de consommation de produits pour s’automédiquer.
Une forte appréhension avant de candidater
Pour Assa, cela a fortement affecté sa confiance en elle, d’autant qu’elle a aussi un handicap. Candidater à des emplois reste compliqué. Elle a arrêté la restauration, et s’est tournée vers le baby-sitting, puis la sécurité. « A chaque fois que je postule, j’ai la boule au ventre, explique-t-elle. Je me dis : Est-ce que ça va bien se passer ? Est-ce qu’ils ne seront pas racistes ? J’ai toujours cette appréhension. Ça a mis un blocage au niveau du travail. »
La psychiatre, autrice de Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme (éd. Carton Rouge), indique aussi que la peur de la victimisation et la crainte de ne pas être cru peuvent bloquer la parole. « Certaines personnes arrivent en consultation et ont un peu erré sur le plan médical. Elles n’ont pas été entendues sur le prisme raciste, détaille Fatma Bouvet de la Maisonneuve. C’est très important de dire qu’on les croit. D’autres aussi sont dans le doute et ont besoin d’une forme de validation » par rapport à des propos ou actes racistes auxquels ils ont été confrontés. Ces actes discriminatoires font peser, en plus, une charge raciale sur les victimes, qui consiste à anticiper et mettre en place des stratagèmes pour faire face au racisme.
Selon le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), 1,2 million de personnes ont déclaré avoir subi au moins une atteinte à caractère raciste en 2022. La CNCDH regrette le décalage très important entre la réalité d’un phénomène raciste et le bien moindre nombre de faits portés à la connaissance de la police et de la justice. En 2023, les parquets n’ont traité que 8.282 affaires et prononcé 1.594 condamnations, avec un taux élevé de classement sans suite.
Mieux prendre en compte le trauma lié au vécu raciste
Dans l’affaire du fichage à caractère racial d’Adecco, l’entreprise a été condamnée après vingt-trois ans de procédure à 50.000 euros d’amende et à verser à chaque partie civile, dont Assa, 1.200 euros au titre de la réparation du préjudice. « Ils n’ont pas été jugés assez sévèrement, ce n’est pas dissuasif, estime-t-elle. Si d’autres boîtes veulent faire ça, elles pourraient se dire, ce n’est pas grave, on n’aura qu’une petite tape sur la main. Pour moi, ça montre que la vie des Noirs ne compte pas. »
Pour une meilleure prise en charge juridique et réparation du préjudice subi, l’IEAC défend une proposition de résolution, déposée le 26 février 2026 à l’Assemblée nationale. Celle-ci appelle à reconnaître le traumatisme psychique conséquent au vécu raciste, au même titre qu’il est reconnu dans des contextes de violences conjugales, d’attentats ou de harcèlement moral. « Le traumatisme lié au vécu raciste est un angle mort en France, tranche Fatma Bouvet de la Maisonneuve. Il est temps d’en parler et de rendre le sujet public. »
* Le nom de famille n’a pas été ajouté à la demande de la personne.
Article de Emilie Jehanno - 20 Minutes
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