2026-02-27 22:39:40 - « On va entrer en guerre avec la France. » Cette déclaration officielle d’un général nigérien a fait le tour du monde, le 13 février dernier. Saugrenue sur la forme, cette rhétorique pseudo-nationaliste est en fait calculée. Objectif : détourner l’attention populaire de l’effondrement de l’État nigérien face aux groupes armés insurgés ou djihadistes. Un narratif fallacieux mais bien rodé, qui vise aussi des pays voisins comme le Bénin.
Qu’est-ce qui explique cette provocation ? La saillie visait en réalité à donner de la consistance aux mensonges éhontés de la junte après l’attaque de l’aéroport de Niamey. Un assaut d’ampleur, mené par l’État islamique au grand Sahel (EIGS) à la fin du mois de janvier. Un aveu d’impuissance inacceptable pour le général Tiani, leader de la junte. Celui-ci s’est donc empressé d’accuser, sans aucune preuve, la France et le Bénin d’avoir commandité cette attaque en payant des mercenaires.
On comprend l’embarras de la junte nigérienne. La légitimité de son putsch, en juillet 2023, contre le président Mohamed Bazoum tient essentiellement à sa promesse initiale de « rétablir l’ordre ». On se souvient qu’en août 2023, une grande mobilisation était organisée par les putschistes dans le stade de Niamey. Ils y dénonçaient déjà, devant 30 000 partisans, ceux « tapis dans l’ombre qui manigancent la subversion contre la marche en avant du Niger » – entendre ici la France et la CEDEAO.
Depuis 2021, le nombre de victimes du terrorisme a été multiplié par trois
Or, c’est tout le problème : depuis le départ de l’armée française, remplacée par les Sociétés militaires privées (SMP), Africa Corps (Russie) et Sadat (Turquie), un vide sécuritaire béant s’est installé, et pas uniquement au Niger.
Enkystement de la menace
Les chiffres de l’Africa Center for Strategic Studies sont à ce titre édifiants. Depuis 2021, le nombre de victimes du terrorisme a été multiplié par trois. Même son de cloche auprès du Global Terrorism Index 2025, qui montre que les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) concentrent près de 40 % de la violence terroriste mondiale en 2024. Le Niger détient d’ailleurs le record d’augmentation de décès liés au terrorisme entre 2023 et 2024. Un désastre difficile à cacher à la population, d’où la surenchère autoritaire des juntes de l’AES, qui n’ont pas hésité à censurer la presse, museler l’opposition et la société civile, et bien sûr à étendre la durée de leur « transition ».
En parallèle, l’indigence de la réponse militaire de l’AES donne une liberté d’action renouvelée aux groupes armés. Leurs recrutements ont été dopés par les exactions répétées – sur une base ethnique – des forces de sécurité et de leurs supplétifs russes contre les civils. Peut-on encore parler de groupes armés ? Comme le montrent les données de l’ACLED ou de l’International Crisis Group, l’EIGS et le GSIM contrôlent et administrent des pans entiers de territoires, leur conférant une influence proto-étatique. Une situation qui tranche avec leur semi-clandestinité d’il y a encore trois ou quatre ans. Difficile, dans ces conditions, de faire croire que se séparer de la France, ou de la Minusma, était une bonne idée…
Le narratif « souverainiste » devient encore plus difficile à tenir quand les aires urbaines, autrefois réputées imprenables, sont désormais la cible d’attaques sporadiques, voire tombent provisoirement : comme la ville de Djibo (Burkina Faso) en 2025. Bien sûr, les juntes sont encore partiellement « protégées » par le fond ethno-communautaire du conflit. De facto, les grandes métropoles, notamment les capitales nationales, sont encore hors de portée opérationnelle et surtout politique des groupes armés insurgés.
Cette difficulté explique probablement les actions de guerre économique que l’EIGS et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) emploient contre les États de l’AES. L’année 2025 a ainsi vu se multiplier les blocus sur les transports et sur l’acheminement de carburant, dont l’oléoduc nigérien. Bamako en a ressenti durement les effets lors de l’automne dernier. L’objectif est limpide : paralyser l’économie afin d’abraser le soutien populaire aux juntes et ainsi favoriser leur fragmentation politique interne. L’ultime rempart de l’AES est aujourd’hui ses mercenaires, russes ou turcs. Incapables de juguler la menace, ils peuvent encore dégager certains axes logistiques et jouent le rôle de garde prétorienne.
La désinformation, arme géopolitique
Les coups de main des groupes djihadistes à Bamako en 2024 ou à Niamey en 2026 sont donc la cerise sur le gâteau, l’épiphénomène spectaculaire de l’échec des putschistes. Dès lors, la France et le Bénin constituent des dérivatifs commodes que la junte nigérienne offre à sa très jeune opinion publique urbaine, connectée et très influençable. Depuis 2023, le général Tiani a d’ailleurs dénoncé à plusieurs reprises – toujours sans le moindre début de preuve – le soutien financier et logistique de la France et du Bénin aux groupes terroristes opérant au Niger. Une accusation bien ironique dans la mesure où Porto-Novo déploie un dispositif militaire conséquent pour se défendre des infiltrations djihadistes… depuis le Niger et le Burkina Faso !
Pourquoi s’en prendre au Bénin, partenaire naturel contre la métastase djihadiste ? La junte n’a jamais pardonné à Porto-Novo d’avoir été l’un des principaux opposants à son putsch en 2023. Si bien que, dans les mois qui ont suivi, le général Tiani a rompu les accords de défense entre les deux pays et fait fermer leur frontière commune. Perçu comme un ennemi, le Bénin fait l’objet de tentatives de déstabilisation informationnelle de Niamey depuis près de trois ans. Dernier exemple en date : l’explosion de fausses informations, en provenance de comptes pro-AES, lors de la tentative de coup d’État contre Patrice Talon, président du Bénin. Une attaque informationnelle couronnée par un tweet-infox de l’influenceur Kemi Séba, conseiller spécial du général Tiani depuis 2024, annonçant l’arrestation du président béninois.
Par chance, ces opérations de guerre de l’information ne se sont pas encore traduites en ferments supplémentaires d’instabilité
Toute l’AES est concernée. On pourrait multiplier les exemples, comme les offensives de désinformation en provenance du Mali et du Burkina Faso, qui visent la Côte d’Ivoire et son président Alassane Ouattara : faux coup d’État, faux communiqués, fausses déclarations, etc. Citons aussi la Mauritanie, ciblée cet été par des comptes maliens, qui propageaient une fausse rumeur de soulèvement social à Nouakchott, lors d’un déplacement du président mauritanien à Washington. Ces pays ont en commun, comme le Bénin, d’être en première ligne face à la menace djihadiste importée depuis le Sahel, et sont par conséquent hostiles aux errements sécuritaires des « États du Sahel ».
Un risque existentiel ?
Ces actions portent naturellement la marque de la Russie, dans les modalités d’action tout comme dans les objectifs. Le revanchardisme de l’AES rencontre ici les objectifs russes d’affaiblissement de la France en Afrique de l’Ouest. L’embauche des influenceurs Kemi Séba et Nathalie Yamb comme conseillers spéciaux du général Tiani en est l’exemple le plus saillant.
Par chance, ces opérations de guerre de l’information ne se sont pas encore traduites en ferments supplémentaires d’instabilité, malgré leur forte audience. En témoigne l’échec de l’exploitation de la tentative de putsch au Bénin.
Il n’en demeure pas moins qu’il importe de rester prudent, car la bulle informationnelle créée par l’AES est une partie du problème. De facto, les actions cognitives du Niger et de l’AES, appuyées sur leurs partenaires russes, turcs et même italiens, contribuent à disperser la réponse à la métastase djihadiste. Or, l’effondrement – largement plausible – du Niger, du Mali ou du Burkina Faso ferait plonger toute la région dans l’inconnue. Zone grise ? Morcellement ethno-communautaire ? Ou bien constitution d’un État djihadiste transnational ? Aucun scénario ne peut être écarté. D’où la nécessité d’agir contre les agitateurs.
leJDD - Photo:AFP
: Afrique Monde

